Yves Berger, directeur littéraire des éditions Grasset pendant 40 ans

19/04/2026 - 15:58
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Intro

     Cela de 1960 à 2000. 

Texte

     On se serait attendu à ce que parmi le déluge d'articles de presse et de plateaux-télé autour du limogeage d'Olivier Nora, le directeur littéraire de Grasset pendant 26 ans, quelqu'un ait pensé au moins à évoquer celui qui l'avait précédé à ce poste et avait dirigé la maison pendant 40 ans (1960-2000) : Yves Berger. Or, il n'en a rien été ! Nouvelle preuve, s'il en fallait une, de la fugacité de la notoriété car cet amoureux des Indiens d'Amérique fut le grand manitou des lettres françaises, un homme puissant et redouté dans le milieu germanopratin, un redoutable faiseur de prix littéraires. 

      J'ai une dette envers lui même si nous ne nous sommes rencontré que quatre fois ou cinq fois.

      La première fois ce fut par le biais de cette minuscule enveloppe bleue appelée "Télégramme", aujourd'hui disparue, que l'on découvrait dans sa boite aux lettres en tremblant. Elle annonçait rarement une bonne nouvelle, le plus souvent une mauvaise (décès d'un parent etc.). J'habitais alors une campagne du Vauclin et non loin de l'entrée de chez moi, il y avait une cabine téléphonique qu'il m'arrivait d'utiliser lorsque je voulais appeler quelqu'un habitant hors de la Martinique. Le téléphone portable n'existait pas encore en ce tout début des années 80. J'avais donc ouvert ce télégramme le coeur battant pour découvrir ceci : 

     "Votre manuscrit m'intéresse—STOP--Merci de m'appeler au numéro...-STOP—Yves Berger—STOP--Editions Grasset".

     C'est qu'après avoir publié 4 livres en créole, nombre d'amis m'avaient poussé à écrire aussi en français, ce que je m'étais refusé jusque-là. Puis, j'avais cédé et découvert cette chose stupéfiante : écrire en créole consiste à CONSTRUIRE la langue et donc à travailler d'arache-pied pour transformer cet idiome plongé dans l'oralité depuis des siècles en idiome littéraire tandis qu'écrire en français consiste tout au contraire à DECONSTRUIRE la langue, à la bousculer, à la chahuter. Dans le premier cas, on transpire, dans l'autre, on s'amuse. Le choix est donc vite fait ! A moins d'être un adepte de Stakhanov, ce qui n'est pas mon cas. J'ai donc écrit un roman que j'ai appelé Eau de Café et c'est son manuscrit que j'avais adressé par la poste à une dizaine d'éditeurs parisiens qui tous le refusèrent. Sauf Le Seuil qui me proposait de réécrire l'un des chapitres et Grasset qui était d'accord pour le publier tel quel. Là encore, pourquoi se fatiguer à réécrire tel ou tel passage ? J'appelai donc Yves Berger depuis ma cabine téléphonique. L'Internet n'existant pas encore je n'avais aucune idée à quoi il pouvait ressembler. Son accent fortement méridional (que je reconnus immédiatement ayant étudié à Sciences-Po Aix-en-Provence) m'arracha un sourire : 

     "Confiant, votre manuscrit me semble trop complexe pour un premier roman. Vous n'auriez pas quelque chose de plus abordable ? Evidemment, je retiens Eau de Café que nous publierons ensuite."

     J'étais resté sans voix. Non, je n'avais aucun autre manuscrit (en français en tout cas) dans mes tiroirs ! C'est alors qu'une idée folle me traversa l'esprit, un mensonge total en fait : 

     "Heu...oui..."

     "Ca parle de quoi ?"

     "De...de la Martinique pendant la Deuxième Guerre Mondiale."

     "Son titre c'est quoi ?"

     "Heu...Le Nègre...Le Nègre et l'Amiral".

     "Top là ! Je prends ! Vous avez jusqu'à fin mars pour le retravailler car je le publie en septembre."

      On était début janvier et j'avais inventé ce manuscrit. Il n'existait tout simplement pas ! Qu'est-ce qui m'était passé par la tête ? Mais bon, tant pis ! Quand on bluffe, soit on se dégonfle soit on assume. J'ai donc sué sans et eau pour écrire Le Nègre et l'Amiral en trois mois mais j'étais persuadé qu'Yves Berger le refuserait. Or, il l'accepta, j'obtins de bonnes critiques dans la presse et le Prix de la Ville de Montpellier. On était en 1988...

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       Ensuite, à Paris et je découvris l'atmosphère à la fois vieillote et chaleureuse de la rue des Saint-Pères où se trouve son siège. Ce fut ma première rencontre avec Yves Berger. Nous étions ce jour-là quatre auteurs à attendre dans le couloir conduisant à son bureau, l'air pas rassuré du tout d'autant que nous entendions sa grosse voix à travers les cloisons. Il m'avait reçu très cordialement tout en me scrutant avec une certaine perplexité. Sans doute ne correspondais-je pas tout à fait à l'image qu'il se faisait d'un Antillais. Aujourd'hui, avec l'Internet, d'un clic de souris on sait à quoi ressemble telle ou telle persone. A l'époque évidemment non...

       Deux ans plus tard, en septembre 1991, Grasset publiait Eau de café qui fut sélectionné par plusieurs jurys de prix littéraires, notamment le Renaudot et le Goncourt. A l'approche des résultats, Yves Berger me demanda de venir à Paris, chose qe je refusai d'abord parce que je déteste l'avion, ensuite parce que j'estimais n'avoir aucune chance d'obtenir ce prix prestigieux. L'Internet n'existant pas et les appels téléphoniques transatlantiques coûtant cher, nous communiqions par fax. J'en avait acheté un uniquement pour cette raison et chaque matin, je découvrais les messages comminatoires d'Yves Berger : "Venez immédiatement !" ou "Vous avez de bonnes chances d'avoir le Goncourt". Je finis par céder mais arrivé à Paris, je découvris que Grasset avait deux fers au feu pour ledit prix : Les filles du calvaire de Pierre Combescot et mon Eau de café. Le tout-puissant Berger s'était débrouillé pour que tous les deux nous soyons finalistes. Deux finalistes pour le Goncourt appartenant à la même maison d'édition ! Je trouvais ça un peu bizarroïde mais qui étais-je pour poser la moindre question, moi qui était totalement étranger au milieu littéraire germanopratin au contraire de mes illustres prédécesseurs Aimé Césaire, Edouard Glissant etc...

        Le matin du jour où le Goncourt devait être décerné, j'allume machinalement la radio dans ma chambre d'hôtel. A l'époque, il suffisait d'appuyer sur un bouton qui se trouvait près de la table de chevet. Sans doute qu'aujourd'hui, cela n'existe plus. Tout comme les télégrammes, les cabines téléphoniques et les fax. A un moment, j'entends un journaliste dire :  

       "Chers auditrices et auditeurs, dans deux heures le jury du Prix Goncourt désignera le lauréat. Nous avons au téléphone l'un des deux finalistes. Pierre Combescot, bonjour !"

       "Bonjour !"

       "Alors ça va ?"

       "Oui, ça va. Merci !"

       "A quelques heures du verdict vous vous sentez comment ?"

       "Je me sens...confiant !".

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     Je compris a ce moment-là que j'avais perdu. Bizarrement, je ne fus pas envahi par la déception car d'abord, je n'avais pas voulu me déplacer à Paris, ensuite le roman de Combescot, Les filles du Calvaire, était excellent à mes yeux et enfin si jamais j'obtenais ce prix sans doute que j'aurais posé définitivement ma plume pour pouvoir dépenser l'argent gagné. Le soir, Yves Berger m'invita à un diner en l'honneur de Combescot où il me présenta au président du jury du Prix Goncourt, François Nourissier, qui était marié à une Martiniquaise de lointaine ascendace polonaise. Les patronymes se terminant par "-sky" sonnent comme tout à fait autochtones aux oreilles insulaires et il y a même un quartier d'une ville du sud de la Martinique qui s'appelle "Lowensky". 

     Avant mon retour en Martinique, Yves Berger me fit venir à son bureau et me dit : "T'auras l'anti-Goncourt, Confiant !". Je ne voyais pas de quoi il voulait parler. Et de m'expliquer qu'il s'agissait d'un prix, appelé "Prix Novembre", qui était décerné à un auteur qui aurait mérité d'avoir le Prix Goncourt. Et de préciser qu'il était doté de 50.000 francs. Cela me laissa sceptique mais à ma débarquée en Martinique le surlendemain, j'appris qu'effectivement je l'avais obtenu. 

      Quelques années plus tard, en 1994, rebelote ! Yves Berger me convoque à Paris au motif que je serais le mieux placé pour obtenir le Prix Interallié. Je n'ai pas envie de traverser l'Atlantique mais je découvre dans la presse que ce prix est surnommé ironiquement "le Prix Intergrasset" tellement il est contrôlé par la maison de la Rue des Saints-Pères. Au jour dit, nous sommes dans un café, Yves Berger, deux autres personnes de Grasset et moi-même, entrain d'attendre le verdict. Le café est situé non loin de l'endroit où se tient le jury. Berger est souriant, confiant, il bavarde avec nous, plaisante, nous révèle qu'il est en train de boucler son prochain roman. Soudain, le téléphone sonne et le patron du café, sans doute averti, fait un signe à Yves Berger qui s'approche du comptoir. Je revois son pas lourd (c'était un homme massif) et j'entends sa voix à l'accent du sud : "Putainnng !". Il revient, maussade, et nous apprend qu'au dernier tour de vote, un membre de jury a voté pour l'autre finaliste qui est un cousin de son épouse. 

      Même si, ne vivant pas à Paris et y venant assez peu, je n'ai rencontré Yves Berger qu'en quatre ou cinq occasions, il était un homme bien. Quoique ne sachant à peu près rien de ma personne, il a toujours tout fait pour que mes livres soient bien promotionnés et ne m'a jamais demandé de modifier telle idée ou tel passage qui étaient contraires à ses opinions politiques (de droite). Par contre, j'ai déclenché sa colère lorsqu'il a appris que j'allais publier chez Gallimard un récit d'enfance intitulé Ravines du Devant-Jour (1993). Il me demanda d'annuler ce contrat, ce que je refusai tout net. En fait, j'étais en tort : mon contrat-Grasset spécifiait bien que je devais réserver mes manuscrits à Grasset et à lui seul. Or, je ne l'avais pas lu et n'ai d'ailleurs, en quarante ans d'activité littéraire, jamais lu aucun contrat d'éditeur. Autant je n'ai jamais eu peur de la page blanche, autant face à un document administratif, je me rétracte. Je m'énerve et je le referme ou le met de côté.

        Ma relation avec Yves Berger et donc les éditions Grasset se termina avec la publication de ce texte chez Gallimard. Mais je lui conserve de la gratitude et m'étonne que ses 40 années à la tête de la centenaire maison de la Rue des Saint-Pères n'ait suscité la moindre allusion dans la presse suite à l'éviction d'Olivier Nora.    

        J'eus la chance, en 1997, d'être récupéré par Simone Gallimard, directrice des éditions Mercure de France, puis sa fille, Isabelle, qui a pris la relève. Cela fait maintenant 29 ans que je publie pratiquement chaque année un livre au Mercure...

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